Toilettes publiques au Maroc : EWA place la dignité au cœur du débat

Depuis le 11 août, l’Environment Women Association (EWA) mène la campagne « 100 jours, 100 messages, un même combat : la dignité ». Jusqu’à la Journée mondiale des toilettes, le 19 novembre, l’association veut attirer l’attention sur un besoin élémentaire : disposer, dans l’espace public, de sanitaires propres, accessibles, entretenus et sécurisés. Une mobilisation qui pose, plus largement, la question de la place accordée à ces équipements dans les villes marocaines.

Chaque jour, depuis le lancement de la campagne, l’Environment Women Association (EWA) publie un message consacré à l’accès aux toilettes publiques. La campagne aborde la question sous plusieurs angles, parmi lesquels la dignité, la santé et l’hygiène.

À travers cette initiative, l’association appelle les collectivités territoriales, les entreprises, les médias, les acteurs associatifs et les citoyens à se mobiliser autour de cet enjeu. Elle insiste également sur la préservation des sanitaires existants et sur le respect des équipements mis à la disposition du public.

Présidente de l’EWA, l’ancienne ambassadrice Farida Jaïdi place la question sur le terrain de la dignité : « Nous devons tous nous manifester pour exiger ce droit à la dignité, aujourd’hui malmenée par le manque ou l’absence de toilettes publiques accessibles, propres, entretenues et sécurisées. Nous ne demandons pas la lune, juste le respect des besoins élémentaires de chaque citoyen », a-t-elle déclaré.

Le 19 novembre, au-delà du symbole

La Journée mondiale des toilettes est célébrée chaque année le 19 novembre. Reconnue comme journée internationale par l’Assemblée générale des Nations unies en 2013, elle vise à sensibiliser le public à la crise mondiale de l’assainissement et à soutenir l’Objectif de développement durable 6, consacré à l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement.

Pour les Nations unies, une toilette sûre doit être hygiénique, privée et reliée à un système permettant d’évacuer et de traiter correctement les déchets. L’organisation rappelle également que les difficultés d’accès à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement exposent davantage les femmes et les filles aux maladies, aux violences et aux atteintes à leur dignité.

Selon les données 2024 du Programme commun OMS/UNICEF de suivi de l’approvisionnement en eau, de l’assainissement et de l’hygiène, 8,4 % de la population marocaine utilisait un service d’assainissement géré en toute sécurité. Ce chiffre concerne l’assainissement au sens large et ne constitue pas une mesure spécifique de l’accès aux toilettes publiques.

Des alertes locales à une mobilisation nationale

Au Maroc, la question est déjà présente dans le débat parlementaire. Dans une question écrite du 4 octobre 2024, la députée Aziza Boujrida a pris Marrakech pour exemple afin d’alerter sur le manque de toilettes publiques dans les grandes destinations touristiques. Alors que le Maroc préparait la CAN 2025 et se projetait vers la Coupe du monde 2030, elle interrogeait le ministre de l’Intérieur sur la stratégie envisagée pour renforcer ces équipements et sur une éventuelle participation du secteur privé.

À Fès, le débat touche également à la préservation du patrimoine et à l’accueil des visiteurs. La députée Rime Chabat a attiré l’attention sur le manque de sanitaires dans la médina, le centre-ville, le long des grands axes et aux abords du Grand Stade. Elle a associé cette pénurie aux enjeux de préservation des remparts et des monuments historiques, avant d’insister sur la construction d’équipements propres, entretenus et accessibles en permanence aux habitants comme aux visiteurs.

Ces interpellations donnent toute sa pertinence à la campagne d’EWA. Elles montrent que le besoin est déjà identifié dans plusieurs villes, mais qu’il reste souvent abordé à travers des situations locales. En portant le sujet pendant cent jours à l’échelle nationale, l’association rassemble ces préoccupations dans un même débat et rappelle que la réponse ne tient pas uniquement au nombre d’installations construites, mais concerne aussi leur accessibilité, leur propreté, leur sécurité, leur entretien et leur disponibilité dans la durée.

À Casablanca, un réseau gratuit de 40 unités

Casablanca offre, à cet égard, un exemple de réponse mise en œuvre. Le 1er septembre 2025, la Commune a annoncé le déploiement de sanitaires publics gratuits, après une phase pilote consacrée à la fiabilité des équipements, au respect des règles d’hygiène et à la durabilité du dispositif.

Les unités présentées par la ville comprennent des blocs séparés pour les hommes et les femmes, des aménagements pour les personnes à mobilité réduite, des systèmes de ventilation et de détection incendie, un éclairage adapté ainsi qu’un dispositif de vidéosurveillance extérieure. Les horaires annoncés vont de 8 heures à 20 heures en période normale et de 8 heures à 22 heures en été. Pour assurer un service continu et de haute qualité, des agents spécialisés sont chargés de l’entretien et de la désinfection.

Pour préserver la gratuité, la Commune a retenu un modèle intégrant des espaces publicitaires, dont les recettes doivent contribuer au financement du service. Au 23 septembre 2025, la carte publiée par la ville recensait 40 unités opérationnelles, implantées notamment dans les grandes places, les jardins, les gares et les zones de forte affluence.

Faire fonctionner le service dans la durée

L’expérience casablancaise rappelle qu’un réseau de toilettes publiques se juge aussi dans son fonctionnement quotidien. Une fois les équipements installés, il faut assurer l’approvisionnement en eau, en savon et en consommables, l’éclairage, le nettoyage, la surveillance, la maintenance et le remplacement du matériel endommagé. Les horaires doivent être respectés, les pannes rapidement traitées et la responsabilité de l’exploitation clairement attribuée.

Dans un rapport publié en 2018, la Banque mondiale insiste sur la nécessité de penser le modèle de gestion dès la conception du projet. La continuité du service repose notamment sur une répartition précise des responsabilités, des ressources adaptées aux charges d’exploitation et un suivi régulier des obligations confiées à chaque intervenant.

L’emplacement compte tout autant. Un sanitaire éloigné des lieux de passage, fermé aux heures de forte fréquentation ou difficile d’accès répond imparfaitement au besoin. Les marchés, les gares, les parcs, les grandes places, les zones touristiques et les abords des équipements sportifs appellent des implantations et des horaires adaptés à leur fréquentation.

La conception doit enfin tenir compte des besoins de tous les usagers. Le guide publié en 2018 par l’UNICEF, WaterAid et WSUP sur les toilettes publiques adaptées aux femmes recommande notamment des espaces séparés, des portes verrouillables, un éclairage suffisant et une implantation visible, éloignée des endroits isolés. Il prévoit également la présence d’eau et de savon, des équipements permettant de gérer l’hygiène menstruelle ainsi qu’au moins une cabine accessible aux personnes en situation de handicap.

Des équipements qui mobilisent plusieurs métiers

Le développement d’un réseau de toilettes publiques mobilise plusieurs activités. À la conception et à la construction s’ajoutent la plomberie, la gestion de l’eau, le nettoyage, la maintenance, la sécurité et le traitement des déchets. EWA souligne que la structuration de ce service peut également favoriser l’émergence de nouvelles activités économiques et la création d’emplois.

L’exploitation quotidienne nécessite des agents formés, des interventions techniques, un approvisionnement régulier et une organisation capable de réagir lorsqu’un équipement tombe en panne. La qualité du service se vérifie alors dans des éléments très concrets tels que des portes qui ferment, de l’eau disponible, des sanitaires propres, des horaires respectés et des installations réellement accessibles.

En publiant cent messages jusqu’au 19 novembre, EWA veut faire évoluer les comportements et sortir les toilettes publiques du silence qui les entoure encore. Sa campagne pose aussi une question d’aménagement urbain et de continuité du service. Construire compte, entretenir tout autant. Car, pour l’usager, la dignité tient finalement à peu de chose : trouver, au moment nécessaire, une installation ouverte, propre, sûre et fonctionnelle.

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